LUCAS NINE, du trop plein d’encre à l’abstraction

Mar 20, 19 LUCAS NINE, du trop plein d’encre à l’abstraction

Alors que sort son nouvel album, Budapest ou presque (chez les Rêveurs), pour lequel nous le recevrons le 27 Mars en dédicace, il était temps de vous parler un peu plus de cet excellent auteur, Lucas Nine.

Nine ? Comme Carlos Nine ? Un lien ? Oui, évacuons de suite la sempiternelle mais logique question. Oui, Lucas est fils de. Et oui, effectivement, Carlos est une des influences majeures de Lucas. En même temps, passer son enfance à voir un père pareil créer, dessiner, ça donne un sacré référentiel. Sans compter un accès à la bibliothèque paternelle, pouvoir lire toutes ces œuvres qui l’ont influencé.
Mais l’influence du père ne sera pas la seule. Il faudra aussi compter sur celle d’un autre illustre Argentin, Alberto Breccia. Tout comme lui, Lucas va beaucoup explorer sur le plan graphique. Un style par album, ni plus ni moins. Tout comme lui, il va chercher des moyens de dévoiler les formes, les corps et les sentiments sans les dessiner frontalement.
La fusion des deux influences donnera des histoires empreintes d’absurde et de surréalismes où les formes se devinent plus qu’elles ne se montrent. Des explosions d’encre de Dingo Romero au trait épuré et fuyant de Budapest, toujours cette recherche de la forme que le lecteur devra achever.

 

 

Si en Argentine, il publiera son travail plusieurs années des différents fanzines ou encore dans la célèbre revue Fierro (qui fut là bas jusqu’en 1992, la référence en BD, avec des auteurs tels que Breccia, Gimenez, Sampayo, Mandrafina et évidemment les Nine), il faudra attendre Dingo Romero en 2008 pour découvrir son travail sous nos latitudes.
Véritable explosion graphique, Lucas Nine semble multiplier les couches d’encre pour esquiver les personnages de son cartoon hystérique. C’est à travers les entrelacs au pinceau que l’on suivra le chien fou traverser la pampa accompagné de sa horde alors que le gouverneur envoie sa plus fine gâchette à ses trousses.
Nine en met partout, semblant vouloir recouvrir toute sa page, n’ayant pas peur de surcharger son image quitte à ce qu’on ne devine plus que discerne les personnages.

L’auteur intègre aussi à son récit certains éléments qui reviendront fréquemment dans ses histoires: un humour absurde, des situations surréalistes ainsi qu’un peu de métatextuel.

 

Viendra ensuite Thé de Noix (2011), fable absurde où Timothée, agent du ministère de l’enfance veille à ce que ses contemporains soient bien traités par l’engeance adulte, tout en se déplaçant niché dans l’opulente poitrine d’une femme robot appelée Mamelon. Ici, Nine rend hommage à la bd ancienne  de la première moitié du 20ème siècle. Il utilise des aplats de couleurs surannées, place ses cadres narratifs en bas de case (procédé qui perdure toujours chez lui), même le format, plus grand que nos franco-belge classiques, évoque par sa taille les vieux strips des journaux. On ne s’étonnera pas d’y croiser Popeye ou le capitaine Haddock.

L’univers est absurde à souhait, Nine joue énormément avec son format, incluant des strips entre ses histoires, mettant en scène des récits dans le récit, jonglant habilement entre le surréalisme et le métatextuel.
Le style de dessin tranche radicalement avec les débordements d’encre de Dingo Romero. Ici tout est épuré, les formes rondes comme des visages poupins ou voluptueuses comme des corps féminins. L’informatique fait aussi son entrée dans la panoplie d’outils de Nine, notamment pour les décors.

 

L’ouvrage suivant, Jorge Luis Borgès (2018), marque un autre type d’hommage. En imaginant le célèbre auteur Argentin en inspecteur des volailles et lapins, Nine s’attaque cette fois au polar noir. Hammett et Chandler ne sont pas loin. Le style graphique change encore, le blanc cherche à se frayer un chemin dans les épaisses masses de noir pour dessiner les lieux et personnages. Il y jouera aussi beaucoup du collage, rajoutant un bras par ci, une tête par là. Le dessin et la technique se sont affinés, mais l’auteur continue d’évoquer visuellement ses personnages entre deux obscurités plutôt que de les dessiner frontalement (même si c’est l’album où Nine les détaillera le plus).
L’absurde et le surréalisme bon enfant de Thé de noix se durcit pour coller au genre abordé, se teintant même parfois d’ésotérisme.
Les cadres narratifs, à nouveau en bas de case, sont un écrin parfait pour les monologues intérieurs du héros, soutenant parfaitement le style hard boiled détourné.
Mais plus qu’un simple pastiche, Nine va en profiter pour aborder l’histoire de son pays, le péronisme et la relation entre les intellectuels de l’époque et le pouvoir, particulièrement celle compliqué de Borgès.

 

Budapest ou Presque est à nouveau une histoire policière. Son héros, Sigilozy, du bureau des digressions, mène l’enquête pour trouver le mystérieux vampire qui terrorise Budapest. Ou du moins, une version fantasmée de la ville, absurde miroir de la vraie, plongée dans les lignes fuyantes du trait de l’auteur. Bourré d’idées folles et de situations incongrues, l’album est une cavalcade menant à un climax hors norme. Aussi prenant qu’inattendu, c’est une réussite.
Un sommet du surréalisme si cher à Nine. Également son œuvre la plus métatextuelle.
Encore une fois, les cadres narratifs servent parfaitement les digressions du héros, parfait prolongement des monologues intérieurs de Borgès et typique du polar.
Visuellement, il change encore de style. Il délaisse les masses noires de Borgès pour se rapprocher du style épuré de Thé de Noix, poussant encore plus loin l’exercice. Son trait, plus fin que jamais, est enlevé, virevoltant, comme si l’auteur cherchait à faire saillir la forme du mouvement. Ses personnages deviennent des lignes fuyantes dans des décors fantasmagoriques. (Est-ce un hasard si Sigilo signifie furtif en espagnol?)
Bien que le scénario soit excellent, c’est surement là la plus grande réussite de Nine, atteindre enfin cette abstraction du personnage, à peine esquissé mais pleinement saisi par le lecteur.

Se pose maintenant la question: quelle sera la prochaine étape, la prochaine évolution, expérimentation?
On espère lui soutirer un début de réponse le 27 mars.
PS: Comme Lucas Nine fait plein de choses, notamment plusieurs bd inédites en France, cet article non exhaustif se concentre sur ses parutions chez les Rêveurs. Comme l’auteur est aussi animateur, pour se faire pardonner, on vous offre en bonus son court métrage Les Triolets.

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Visit Us On TwitterVisit Us On Facebook